3.1. Passer du scénario à l'artefact ou l'expérience
Ce qui différencie le design critique de la fiction spéculative ou de l’essai littéraire critique, c’est la matérialisation du propos à travers ce qui devient un véritable objet de débat. On représente la critique ou la spéculation à travers une forme qui se veut cohérente avec le propos tenu. Les dénonciations, les interrogations et les visions radicales sont racontées par des objets fictionnels et provocants : des produits, des services, des espaces, etc.
Ce travail de matérialisation de la critique en un artefact-manifeste revêt plusieurs facettes :
- Le passage du scénario spéculatif ou du propos critique à une production de design, avec l’incarnation d’une idée dans un objet. On parle parfois de “provotype” (provocative prototype ; prototype provocant) et d’“artefact diégétique” (qui porte en lui les codes d’un univers de fiction).
Ces artefacts peuvent être fonctionnels (ils peuvent être réellement ou partiellement utilisés par l’audience) ou simplement évocatifs (ils se contentent de suggérer leur usage à l’audience).
- La tangibilisation de l’inconnu (des présents alternatifs, des futurs possibles) ou de l’invisible (des problématiques existantes) pour en discuter le caractère préférable.
- Le recours à la quotidienneté pour rendre les réflexions accessibles à tous, avec des artefacts qui semblent venir du quotidien d’un monde futur ou d’un présent alternatif, et qui dessinent ainsi une nouvelle “normalité”.
- “L’expériencialisation” de l’artefact (experiential futures, Stuart Candy), où l’objet ne se suffit pas à lui-même. Il est intégré à un arc narratif, au côté d’autres artefacts (voir 3.3. Développer une polyphonie de visions) ou une expérience plus large, telle qu’une performance ou intervention in situ, une vidéo, une installation.

La notion d’experiential futures développée par Stuart Candy croise la mise en expérience (Situations) et la “mise en objet” (Stuff). Les artefacts de design critique, spéculatif et fictions peuvent être utilisés au sein de situations immersives et vivantes, créant ainsi une expérience de projection et de réflexion pour le public.
Pour inspiration, le projet NeuroSpeculative AfroFeminism d’Hyphen Labs met en scène un triptyque d’expériences et de récits racontant les exploits de pionnières afrofuturistes dans les technologies d’augmentation cognitive.
Pour passer du scénario à l’artefact, quelques questions sont à se poser :
- Qui porterait tel point de vue ou qui exprimerait telle opinion du scénario ? Quels sont les objets ou services emblématiques que ces acteurs proposent ou utilisent, dans ce présent alternatif ou ce futur spéculatif ?
- À qui je m’adresse ? Quel objet serait pertinent pour porter mon message, suffisamment étrange pour interpeller et montrer qu’il n’est pas de ce monde, mais en restant connu ou compréhensible par l’audience à qui je souhaite m’adresser aujourd’hui ?
- Qu’apporterait une expérience en plus de l’artefact ? Comment cet artefact pourrait-il s’inscrire dans une expérience à vivre par l’audience ?
Gardons à l’esprit que comme pour tout processus de design, cette étape est hautement itérative, avec de nombreux allers-retours entre le scénario et l’artefact/expérience pour faire évoluer conjointement le fond et la forme.
Pour aller plus loin :
- Design Fiction, Design Fiction: A Short Essay on Design, Science, Fact and Fiction (Julian Bleecker): https://blog.nearfuturelaboratory.com/2009/03/17/design-fiction-a-short-essay-on-design-science-fact-and-fiction/
- Experiential Futures (Stuart Candy) : https://futuryst.blogspot.com/2018/10/experiential-futures-brief-outline.html
- Speculative design: crafting the speculation (James Auger, 2013) : https://ellieharmon.com/wp-content/uploads/02-06-Auger_Design-Fictions.pdf