2.3. Dystopie ou utopie ? Mobiliser les imaginaires

La puissance des imaginaires

Parlons ici d’imaginaires, en tant que nom et au pluriel. D’entrée, il convient de distinguer l’imagination, une faculté individuelle, et l’imaginaire, un matériau social (Pierre Musso, 2014). Les imaginaires sont des systèmes intangibles, constitués d’images mentales, de représentations sociales et de valeurs partagées par une communauté. Pour le designer, ils sont un vivier d'inspirations à mobiliser et de contraintes à déjouer. Que ce soit pour la critique des imaginaires à l'œuvre aujourd’hui ou stimuler des imaginaires alternatifs, le design critique peut composer avec cette matière première qui, au quotidien, conditionne nos modes de pensée et nos actions.

D’autres disciplines ont elles aussi recours aux imaginaires et peuvent venir soutenir une démarche de design critique, en suggérant un autre point de vue sur un imaginaire donné ou en suggérant des imaginaires alternatifs : fiction spéculative, science fiction, architecture radicale ou spéculative, biologie spéculative, anticipation sociale.

Les offres de Germaginaire, par Design Friction

Pour inspiration, le studio Design Friction a imaginé, à l’occasion de Scopitone 2019, une design fiction expérientielle : Germaginaire. La fiction met en scène une entreprise fictive qui propose des services de “façonnage des imaginaires” auprès de clients variés, pour ancrer dans les esprits des visions du futur qui se veulent consensuelles ou hégémoniques. Un vrai-faux stand de l’entreprise présentait ses produits et offres fictionnels pour interpeller les visiteurs et les amener à s’interroger sur la portée des imaginaires et leur capacité à nous enfermer dans certains schémas ou à nous en libérer. 


Des scénarios gris et ambigus

Deux notions nous intéressent ici :
- L’utopie, ou la représentation d’une situation idéale et sans défaut, qui s’affranchit de tout rapport avec la réalité.
- La dystopie, qui au contraire de l’utopie, décrit une situation cauchemardesque, souvent le fruit d’une forme de totalitarisme qui met à mal l’intérêt général. 

La frontière entre les deux n’est pas si marquée qu’il n’y paraît et dépend souvent de l’appréciation et du vécu de chacun. La dystopie est souvent une exacerbation d’une facette d’un scénario tendanciel. Autrement dit, on grossit le trait de quelque chose qui dysfonctionne déjà aujourd’hui. La dystopie est souvent critiquée, car elle tend à paralyser les imaginaires, nous accoutume au pire et nous empêche de la reconnaître lorsqu’elle finit par ne plus être que de la fiction.
L’utopie est quant à elle plus difficile à construire, et est souvent perçue comme naïve, improbable ou même tellement radicale qu’elle finit par ressembler à une dystopie pour certains publics. L’utopie des uns est possiblement la dystopie des autres, et vice versa.

L’un des défis pour un projet de design critique est de ne pas sombrer trop vite dans l’utopie ou la dystopie. Cette dernière arrive très vite au cours de la critique et de la spéculation. Il n’est pas toujours simple de se tenir loin des visions éculées de la science-fiction ou de Black Mirror et ses histoires noires.
Les perspectives proposées par un projet de design critique ne doivent être ni toutes blanches, ni toutes noires. Au contraire, elles oscillent volontiers entre le gris clair et le gris foncé : les choses y sont imparfaites, cassées, détournées. Les situations présentées sont donc volontairement ambiguës et leur préférabilité est nécessairement sujette à question.
La protopie (protopia, en anglais), définie par le futuriste Kevin Kelly, se situe dans cet entre-deux. Ce concept se fonde sur l’idée que l’utopie n’est pas atteignable et tient du fantasme parfois totalitaire, là où la protopie proposerait une évolution plus nuancée de l’évolution de la société. Le genre (encore marginal) de la prototopie raconte toutefois une vision plus "plausible" et "désirable" du monde, comparée aux conditions passées et actuelles.

C’est donc un jeu d’équilibriste auquel le designer consent à se prêter pour mieux affiner le caractère critique ou spéculatif de son travail au fil de différentes itérations.


Aller plus loin : 

  • Ouvrir les imaginaires, Daniel Kaplan (Université de la pluralité) : https://www.sismique.fr/post/ouvrir-les-imaginaires-daniel-kaplan
  • Hors des décombres du monde ; Yannick Rumpala (2018)
  • Pour innover, modéliser l’imaginaire - Regards croisés d’industriels et de chercheurs ; Collectif sous la direction de Pierre Musso (2014)