2.2. Présents alternatifs et futurs possibles : remodeler le temps
Le design critique joue avec les temporalités pour articuler sa critique et se sert de nouveaux espaces-temps pour provoquer la réflexion. Il le fait notamment avec des artefacts venus d’autres espaces-temps. En quelque sorte, ces objets sont à mi-chemin entre notre maintenant et un aujourd’hui alternatif ou un possible demain. Ils semblent avoir été produits selon un brief de design (contexte/usage/esthétique) qui viendrait d’un monde et d’un temps parallèle. En situant la critique ou la spéculation dans un futur plus ou moins proche ou un autre présent que le nôtre, il permet un décalage avec le “réel” pour s’immerger dans la critique ou la spéculation. C’est ce décalage qui crée l’invitation à comprendre et à imaginer comment les choses sont ou pourraient être autrement.
Remodeler le temps avec des présents alternatifs et des futurs possibles, c’est également mettre l’emphase sur l’inattendu, l’impensé, l’inenvisageable, le contradictoire, le paradoxal, en changeant de réalité temporelle le temps d’une expérience critique.Probable, plausible, possible, préférable
Le design critique interroge les problématiques actuelles, mais aussi à venir. Se projeter dans le futur est un bon moyen de visualiser et d’anticiper les controverses émergentes ou les impacts de transformation en cours. C’est notamment le terrain de jeu privilégié du design fiction qui, de par ses liens avec la science-fiction, voit ses scénarios souvent situés dans un futur plus ou moins proche (de 5 à 15 ans).
Cependant, tous les futurs ne sont pas les mêmes !
Le cône des futurs, proposé par le futuriste Joseph Voros (2001) montre cette diversité de futurs.

Le cône des futurs par J. Voros, revisité par A. Dunne & F. Raby dans leur livre Speculative Everything (MIT Press, 2013)
- Le futur probable, qui vient dans la continuité des tendances actuelles et qui devrait être notre futur à court terme. Futur le plus “attendu”, il est aussi le plus “fermé” en matière d’évolutions possibles, à la manière d’un futur par défaut. Ici, point de puces dans le crâne ou de voyages spatiaux généralisés, mais plutôt une extrapolation des situations qui ont affleuré entre 2015 et 2020.
- Le futur plausible, qui desserre un peu l’étau et suggère des transformations amenant à un futur significativement divergent avec ce que l’on connaît aujourd’hui. Toutefois, ce futur conserve des impondérables (lois de la physique, comportements sociaux communs à tous les humains, etc.). C’est dans ce futur que l’on pourrait éventuellement envisager des voitures volantes.
- Le futur possible, qui propose d’ouvrir les perspectives avec des projections radicalement différentes de notre présent, en rupture totale avec les images et les attentes habituelles que l’on associe au futur. Le futur possible permet d’amener des paramètres qui dépassent notre connaissance scientifique actuelle, mais qui restent vraisemblables et dont on pourrait disposer un jour. Dans ce futur, toujours pas de téléportation, désolé !
- Le futur préférable, qui se glisse entre le possible et le plausible pour présenter des visions d’un futur tel que l’on souhaiterait qu’il soit. Si le design spéculatif et le design fiction explorent le plus souvent le spectre du futur préférable, il convient toutefois de se demander pour qui ce futur serait préférable et à qui cet horizon profiterait réellement.
Uchronie et présents alternatifs
Les designs critiques peuvent aussi proposer des scénarios et des réflexions qui se situent dans des présents alternatifs. Plus rares, mais tout aussi stimulants, ces scénarios de design critiques esquissent ce que pourrait être notre présent si des choix passés avaient été différents.C’est le principe de l’uchronie, un genre qui propose de revisiter l’Histoire. Aussi nommé histoire alternative ou histoire contre-factuelle, l’uchronie modifie un événement ou des événements du passé et raconte comment le monde aurait pu être et n’a pas été. En divergeant avec l’histoire “réelle”, la fiction permet ici de mieux comprendre l’impact de certains choix ou événements qui ont conditionné les problématiques d’aujourd’hui.
Une des uchronies les plus connues, que l’on retrouve notamment dans le roman et la série “L’Homme du Haut-Château” (Philipp K. Dick), raconte un monde où l’Allemagne Nazie aurait gagné la Seconde Guerre Mondiale.

On en trouve la traduction en design (spéculatif) avec la Goebbels’s Teapot (La Théière de Goebbels) réalisée par l’artiste-designer Noam Toran, où cet objet symbolique invite à imaginer un autre passé dans lequel le 3e Reich a gagné la Bataille d'Angleterre et a envahi le Royaume-Uni en 1940. Dans un autre registre, The Golden Institute de Sascha Pohflepp présente une histoire alternative des États-Unis où l’énergie électrique aurait pris le pas sur le pétrole dès les années 1980.
Pour aller plus loin :
- The Futures Cone, use and history, Joseph Voros : https://thevoroscope.com/2017/02/24/the-futures-cone-use-and-history/
- FUEL4Design, et son lexique pour le design des futurs : http://www.fuel4design.org/index.php/design-futures-lexicon/
- L' Histoire revisitée : Panorama de l'uchronie sous toutes ses formes (E.B. Henriet, 2004)