Principes et ambitions partagés des designs critiques

Le A/B Manifesto (2009) d’Anthony Dunne et Fiona Raby synthétise les différences de postures entre une démarche de design classique-affirmatif (A) et une démarche de design critique-spéculatif (B).
Le dissensus comme matière première
Dans le cadre des design critiques, le dissensus - à l’opposé du consensus inhérent aux démarches de design affirmatif - constitue une véritable matière première pour le designer. La philosophe Chantal Mouffe définit le dissensus comme un état de confrontation des idées. Cette confrontation des idées, autrement dit du débat, est indispensable pour garantir une réelle diversité de points de vue et est un signe de la bonne santé de nos démocraties.Le design critique s’empare de ce principe de dissensus pour imaginer des productions et des formats propices à susciter du débat, de l’inconfort et de la friction. Ainsi, le rôle du designer est alors de déjouer les situations de consensus pour faire émerger des argumentaires pluriels autour de sujets de société qui font débat.
Le “problem-finding” plutôt que le “problem-solving”
Les designs critiques n’opèrent pas dans le même paradigme que le design de services ou le design industriel. Il ne s’agit pas de résoudre des problèmes (problem-solving), mais bien de mobiliser les codes et les outils du design pour aider à identifier des problématiques complexes (problem-finding), et contribuer à leur compréhension (problem-framing). Une production de design critique ou adversariel contribue à révéler l’invisible : ces situations d’hégémonie, ces impensés, ces interdépendances qui ancrent un état de fait indésirable et critiquable. Dans le cas du design fiction ou spéculatif, elle vient également questionner les applications et implications d’une transformation ou d’une innovation. Pour le dire autrement : les designs critiques n’ont pas l'ambition d’apporter des réponses, mais bien de poser des questions.Mettre au défi le statu quo
Les formes de design critique permettent d’enquêter ou d’investiguer (au sens de inquiry en anglais) sur le présent tel qu’il est et les alternatives qui s’offrent à nous. L’intention du designer critique est alors de mettre au défi le statu quo, soit l’état actuel des problématiques sociales et politiques. Dès lors, il questionne ce qui aujourd’hui est considéré comme acquis.La posture du designer, et son travail de conception-production, peuvent poursuivre plusieurs objectifs dans cette mise au défi du statu quo :
- En interrogeant les influences, les dépendances et les mythes qui nous maintiennent dans une situation de fait dont la préférabilité est remise en question.
- En libérant, ou du moins en rafraîchissant les imaginaires, pour se permettre d’envisager et de représenter de nouvelles normalités après un passage de déconstruction des réalités.
- En reconsidérant dans le long terme comme le temps où doivent s’inscrire la réflexion et l’action, en réparant une certaine “panne des futurs” (Nicolas Nova, Futurs ? La panne des imaginaires, 2014). Cette panne, doublée de celle des imaginaires, nous empêche d’imaginer d’autres lendemains puisque nous ne pouvons disposer de visions ou de propositions créatives qui feraient contrepoids aux présents continus ou aux futurs techno-utopistes non-soutenables (Scott Smith parlant de “Flatpack Futures”, des perspectives aseptisées, polissées et policées).
Le design contribue ainsi à chambouler - un peu - le statu quo en permettant de réclamer d’autres futurs, dans la grande tradition d’autres pratiques contestataires. C’est aussi une certaine responsabilité du designer critique qui est en jeu : faire que penser aux futurs et aux alternatives soit bel et bien un droit pour tous, et non un privilège réservé à quelques-uns.
La médiation des controverses existantes et à venir
Comme évoqué dans les points précédents, le design critique donne une forme au dissensus. En cela, il rend visibles des problématiques complexes avec des représentations qui en interrogent l’origine et le devenir. Il donne à voir et à faire l’expérience d’enjeux systémiques, en illustre les rouages et les conséquences insoupçonnées. Pour paraphraser l’écrivain de science-fiction Frederik Pohl, un bon auteur (ou ici designer !) n’imagine pas uniquement l’automobile, mais aussi les embouteillages.Le design critique, si on le voit comme un acte de communication des enjeux, peut se rapprocher de la médiation. En effet, parce que le design permet de (re)formuler et diffuser des critiques, il propose une médiation des controverses existantes et à venir. Celles-ci sont multiples : les angles morts et tabous d’une politique publique, les mythes et les croyances qui conditionnent une innovation, les impacts actuels et émergents d’une technologie. C’est bien parce que le design donne une forme à la controverse qu’il permet de former l’esprit critique et vient nourrir le débat public.