3.1. La critique de l'évaluation et du passage à l'action
La question du suivi et de l’évaluation des débats
La question est inhérente à la pratique des designs critiques : peut-on et doit-on évaluer la portée d’un travail de design critique, notamment dans sa capacité à créer de la projection, du débat et du changement ?
Par essence, le design critique et spéculatif cherche à échapper aux métriques, qui sont le propre des formes de design affirmatif, pour jouer le rôle de poil à gratter et formuler des alternatives. Cependant, ce même design a l’ambition de susciter le débat et de dessiner des horizons préférables. On peut alors décemment se demander s’il atteint ces objectifs.
Il n’existe pas de consensus sur cette question de l’évaluation. Lorsque l’on interroge les praticiens et les chercheurs en design : les possibles critères d’évaluation d’une production de design critique sont très divers : la capacité à créer de la surprise, la pluralité des arguments générés, la capacité de l’audience à s’approprier la critique, la radicalité de la proposition, la plausibilité de la fiction, etc.
En écho à ce débat sur l’évaluation ou non de la portée du design critique, on remarque également l’absence de véritables stratégies, et même de simples efforts de la part des designers pour capter, documenter, mettre en forme, analyser les arguments du débat généré par la critique. Cela peut s'expliquer pragmatiquement par le manque de moyens à disposition pour ces démarches. On peut aussi y voir un manque d’intérêts et d’expérimentations autour d’un design spéculatif davantage tourné vers “l’actionnabilité” (capacité à passer à l’action).
La question du passage de la fiction à l’action
En lien direct avec la question précédente, comment passer de la fiction, spéculation ou critique par le design à l’action, par le design ou non ?
Un projet de design critique prend souvent fin une fois l’artefact critique exposé, ou dans le meilleur des cas après qu’il ait été mis en débat. De nombreux praticiens montrent une forme de frilosité à aller plus loin dans le cadre d’une démarche de design critique, tant cela signifie alors opérer un passage de la fiction-critique à l’initiative, et parfois à l’innovation. Pourtant certaines variantes du design critique s’essayent à créer ces ponts entre discours et action. C’est notamment le cas du design fiction, avec un temps de retour des futurs spéculatifs vers le présent actuel, en identifiant ce qui peut ou doit changer dès aujourd’hui.
Cet enjeu de relier design critique et design applicatif n’est pas sans rappeler que ce sont là deux postures qui tendent à s’ignorer ou à s’opposer, plutôt qu’étudier comment se compléter. Mais loin d’être une simple querelle de clocher, ce questionnement sur la pratique du design critique est une question essentielle, dans les deux sens du mot : doit-on construire son projet de design critique dans l’objectif d’exploiter ce qu’il produit (réflexions, débats, controverses) ? N’est-ce pas alors donner une fonction trop utilitariste à la critique qui cherche justement à s’extraire du productivisme et de l’évaluabilité ?