1.2. L'ambiguïté du design critique et spéculatif marchand
Complicité, manque de radicalité et washing, voilà quelques-uns des reproches - parfois virulents - qui sont adressés à un design critique et spéculatif devenu commercial. Les origines du design critique s’ancrent dans une volonté de se détacher des contraintes économiques et des logiques du marché, dans lesquelles évolue le design classique. Néanmoins, des studios et agences de design, ainsi que des laboratoires d’innovation au sein d’entreprises et de collectivités publiques, font le pari d’un design critique et spéculatif plus appliqué. Cela se concrétise notamment à travers une pratique orientée vers des enjeux marchands ou politiques. Mais peut-on réellement proposer une activité commerciale de design critique, là où l’approche prône à l’origine de s'extraire du carcan marchand ?Un manque de mordant et d’impact
Premièrement, on peut interroger la capacité du design à adresser des critiques et à proposer des alternatives radicales qui soient en divergence frontale avec les intérêts d’un client. Que ce soit par une autocensure d’entrée de jeu ou par une atténuation progressive de la critique au fil du projet, le design critique marchand se heurte bien souvent aux jeux de pouvoir entre prestataire et client.
En parallèle, on note aussi que les sujets explorés par les pratiques commerciales du design critique-spéculatif restent dans la lignée des orientations déjà traitées par le design thinking. Ces thèmes liés aux enjeux économiques ou stratégiques des clients n’offrent que peu de prises pour dessiner une réflexion qui dépasse la perspective “centrée utilisateur” / “centrée client”. Citons par exemple des marronniers du design fiction comme le futur du travail, les transformations du transport aérien, ou encore les nouvelles expériences-clients numériques.
Cantonné à ces sujets “attendus”, le design critique-spéculatif ne peut réellement mettre à profit sa capacité à proposer des projections radicales et “plus qu’humaines” ; ces dernières raisonnant à l'échelle du vivant (animaux et végétaux compris), plutôt qu’à celle de l’individu.
Enfin, victimes du syndrome du “rapport remisé sur l’étagère”, de nombreux projets de design spéculatif réalisés pour ou par des entreprises sont relégués à des explorations annexes, voire des exercices créatifs de team-building. Les approches commerciales de design critique-spéculatif peinent dès lors à faire évoluer l’action de ces dernières vis-à-vis de questions fondamentales qui les concernent pourtant en premier lieu, comme leur contribution - directe ou indirecte - aux crises sociales et environnementales.
La tentation du washing
Secondo, on constate un effet plus pervers du recours aux designs critiques en contexte marchand. La manœuvre consiste à détourner ses fonctions de critique et de spéculation pour garantir le statu quo. On voit ainsi poindre des initiatives de design fiction ou de design spéculatif, portées par de grands noms du consulting notamment, qui servent de prétexte à se déconnecter des problèmes les plus urgents. Dans une certaine ivresse des futurs, l’invitation à se projeter en avant, pour devancer ses concurrents, revient à mettre la poussière du présent sous le tapis. Il s’agit alors de jouer avec des problèmes et enjeux qui pourraient possiblement nous concerner demain, plutôt que de s’intéresser à ceux qui nous impactent déjà aujourd’hui.Dans sa forme la plus cynique, la mobilisation du design critique par certains acteurs économiques peut être lue comme une forme d’“ethical-washing”, à l’image de ce qu’est le greenwashing pour l’écologie. En portant un regard, lui véritablement critique, on note qu’il s’agit alors pour ces organisations de se présenter comme ouvertes au débat et à la controverse, promptes à s’interroger sur leurs responsabilités et préoccupées par des risques cruciaux. Cependant, solliciter le design critique et spéculatif leur assure dans le même temps d’en rester sur le plan de la fiction, sans s’engager à agir concrètement. L’opération de blanchiment d’éthique est dès lors effective.
Pour aller plus loin :
Five Problems with Speculative Design (Tobias Revell) : https://ualresearchonline.arts.ac.uk/id/eprint/14429/1/five-problems-with-speculative-design.html