D'où vient et où va le design critique ?

Un peu de contexte : les designs critiques dans l’Histoire

La discipline du design critique prend racine dans la révolution industrielle et entretient une relation historique avec le monde économique. On parle alors d’un design productiviste, qui affine ses outils et ses méthodes dans le contexte de la société de consommation. Pour autant, ces mêmes années 1960 et 1970 sont marquées par des mouvements de design qui viennent déjà utiliser ces mêmes outils et méthodes pour porter une forme de critique sociale et interroger la place du design dans la société. C’est le cas du Design Radical en Italie, avec notamment l’exposition Superarchitettura (1966) qui pose le cadre d’un design qui s’attaque aux questions de “surproduction, surconsommation, surinvitation à l’achat” et aux icônes de ces excès, comme l’est selon eux le supermarché.
Au Royaume-Uni, c’est le groupe d’architectes Archigram qui marque les esprits, avec des concepts de villes mobiles et de mégastructures provocantes.

C’est dans cette inspiration que vient puiser la notion de Design Critique à proprement parler. On la retrouve définie par Anthony Dunne et Fiona Raby (Royal College of Arts) dans le livre Hertzian Tales : electronic products, aesthetic experience and critical design puis Design Noir : The Secret Life of Electronic Objects au début des années 2000. Dunne et Raby y posent les fondements du design critique : concevoir, par le design, des artefacts qui n’ont pas vocation à finir sur le marché, mais à porter un regard critique et décalé sur nos usages et modes de consommation. En d’autres termes, “assurer la mission de l’art, mais avec les outils du design” (Anthony Dunne).

Les designs critiques aujourd’hui

D’abord expérimenté dans les écoles anglo-saxonnes et très présent dans les galeries et les musées, pour interroger la portée du design, cette approche critique par le design connaît un regain en 2010, avec l’émergence par du design spéculatif (speculative design) et (design fiction). Si le premier est proche des arts, là où le second est plus proche de l’ingénierie, ces deux formes de design proposent d’interroger les implications éthiques et les impacts sociétaux des nouvelles technologies, notamment numériques, et de formuler des alternatives préférables.

En contraste tranché avec le très en vogue design thinking, le design critique quitte peu à peu les écoles et les galeries pour être mobilisé par les entreprises et les organisations publiques.
Le début des années 2020 voit apparaître une forme marchande de la pratique du design critique, avec un nombre croissant d’agences de design et de consulting qui proposent des offres de design spéculatif et design fiction comme un levier d’innovation ou de prospective. Véritable paradoxe avec là d’où vient le design critique, cette vision applicative du design critique ouvre de nouvelles perspectives.
Cependant, elle le fait au risque d’atténuer peu à peu de toute portée critique et interrogatrice au profit d’une posture affirmative qui vient conforter les logiques que le design critique dénonçait historiquement (consommation, productivisme, croissance, inégalités sociales, etc.).

 
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